15.4.06

Supprimer les licenciements

Lors d'une récente AG à Tolbiac, une quinzaine d'étudiants de droite étaient venu faire de la provocation. Ils s'inscrivaient les uns derrière les autres pour prendre la parole. Leur tour venu, ils tentaient de pourrir l'AG en faisant des propositions qu'ils jugeaient eux-mêmes absurdes.

On a ainsi eu droit à "je propose que l'AG vote une motion exigeant que tous les étudiants de Tolbiac viennent en maillot de bain" etc. Ces propositions leur semblaient presque aussi drôles que ce qu'ils entendaient dans l'amphithéâtre: lorsque l'on ne connaît que les quartiers chics les discussions sur la précarité, le salariat, les émeutes de banlieue ou les lois racistes ont un aspect surréaliste. C'est qu'elles portent sur une partie de la société que ces étudiants ne connaissent pas, ou feignent de ne pas connaître.
Leurs interventions étaient par conséquent sarcastiques mais très révélatrices de leur vision du monde. Quelle ne fut pas leur surprise de se faire applaudir par la moitié de l'amphi lorsqu'ils demandèrent ironiquement "vous parlez beaucoup de répression policière, alors je propose que l'on exige la dissolution de la police, de la gendarmerie nationale et de l'armée française"!

Mais la plus intéressante de leurs "propositions" fut celle "d'interdire tous les licenciements partout sur la planète". Ils furent à nouveau très surpris d'être applaudis. L'interdiction des licenciements leur semble être une mesure complètement utopique... pour la simple raison qu'elle se situe complètement au-delà de l'horizon de l'esprit bourgeois. On nous répète en permanence qu'il faut s'adapter aux "lois" de l'économie, que l'on a pas le choix, que réalité rime avec "flexibilité" etc. L'idéologie dominante finit par nous paralyser, par anesthésier nos propres neurones. N'est-il plus possible de penser la lutte contre les licenciements? Un ouvrage collectif doit justement sortir dans quelques jours à ce sujet: Supprimer les licenciements (Editions Syllepse, 8 euros). Michel Husson (économiste) et Laurent Garrouste (inspecteur du travail) figurent parmi les auteurs (entretien Ici).
Extraits de l'ouvrage (j'attire l'attention du lecteur sur les passages en rouge):

"Le succès de la revendication d’interdiction des licenciements dans les entreprises qui font des profits s’explique par un sentiment légitime de rejet d’une telle situation. Il s’est développé en France, à partir de l’affaire Michelin, quand cette firme a annoncé, en 1999, à quelques jours d’intervalle, de confortables bénéfices et la suppression de 3 500 emplois ! Un sondage montrait qu’une forte majorité (75 %) de Français considérait que de telles décisions étaient inacceptables. Pour légitime qu’elle soit, cette revendication se heurte cependant à une limite de taille. Elle ne couvre pas la grande majorité des licenciements économiques qui ont lieu dans des entreprises qui peuvent connaître des difficultés réelles, transitoires ou non, dont une grande partie sont des petites entreprises qui ne sont pas assujetties à la procédure de plan de sauvegarde de l’emploi. Or, les dégâts sociaux engendrés par les licenciements appellent la formulation d’une réponse d’ensemble qui soit à même de prendre en compte la totalité des cas, y compris les licenciements économiques individuels dans les petites entreprises. On voit immédiatement surgir toute une série d’objections. Le capital a considérablement accru sa mobilité, sa capacité de redéploiement et de contournement des règles sociales : comment, dans ces conditions, aller vers une sécurité accrue pour les salariés ? Comment éviter les licenciements dans les entreprises qui font faillite ? Comment fermer les activités "dépassées" ou polluantes sans licencier ? [...] En même temps, l’exigence d’un droit à l’emploi effectif monte, et de nombreuses propositions ont été récemment avancées sur ce terrain : rapports Supiot1 ou Bélorgey2, projets de « sécurité d’emploi-formation » du PCF, ou de « sécurité sociale professionnelle » de la CGT, terme ayant été repris avec des contenus parfois différents par des responsables du PS. [...] Faute d’être suffisamment précis, certains d’entre eux recèlent même de réels dangers.

Responsabilité patronale
La question centrale qui est posée est de savoir comment rendre effectif le droit à l’emploi. Nous l’abordons à partir de deux idées essentielles. Première idée : il n’y a aucune raison que les salariés pâtissent de choix de gestion dont ils ne sont nullement responsables. Après tout, ce sont les employeurs qui dirigent les entreprises, et c’est le système de concurrence qui conduit aux restructurations et aux destructions d’emplois. Seconde idée : la question ne peut être traitée au niveau de l’entreprise. Pour que le droit à l’emploi devienne effectif, c’est le fonctionnement global des entreprises qui doit être questionné. Seuls responsables de leur gestion, les employeurs doivent supporter les coûts d’une mise en oeuvre effective du droit à l’emploi.

• Principe n°1 : continuité du socle contractuel. Plusieurs juristes affirment que le droit à l’emploi ne serait pas opposable [au patronat, NDLR], faute de pouvoir définir un « débiteur » redevable de cette « créance ». Pourtant ce débiteur existe : ce sont les entreprises, et donc le patronat compris comme entité collective. Il appartient donc au législateur d’élaborer des lois établissant sa responsabilité au regard du droit de chacun à obtenir un emploi qui, sans cela, est évidemment une coquille vide. [...] L’effectivité du droit à l’emploi passe par un véritable projet de refondation du statut de salarié, dont le principe de base serait de le déconnecter de l’affectation à un moment donné du salarié. Autrement dit, les périodes intermédiaires entre deux emplois doivent bénéficier d’une garantie de rémunération intégrale, avec la possibilité de choisir une formation prise en charge, elle aussi, intégralement. Ce principe de continuité du salaire et des droits sociaux implique qu’un travailleur doit se voir reconnaître des droits à ressources qui dépendent de sa qualification personnelle (formation, expérience, etc.), mais pas de sa position du moment : qu’il soit en emploi immédiatement productif, en formation, ou en recherche de travail, il doit percevoir le salaire qu’il recevrait s’il était en situation d’emploi. [...] Ce principe reconnaît donc à la personne un statut professionnel permanent, entérinant le fait que les périodes de recherche et de formation sont des périodes productives à part entière. Cependant, et c’est là un désaccord essentiel avec beaucoup de projets actuels de « sécurité sociale professionnelle » qu’ils reprennent cette dénomination ou non, cette nouvelle définition des droits du salarié ne saurait en aucun cas être le prétexte à une libéralisation du régime du licenciement. Lorsque les dirigeants d’une entreprise estiment que celle-ci est dans une situation difficile nécessitant une réduction du nombre d’emplois, il faut d’abord que cette appréciation, et donc le projet qui en découle, puissent être contestés en cours de procédure. En tout état de cause, les salariés concernés ne devraient subir aucun licenciement, mais bénéficier d’un statut garantissant le bénéfice du socle contractuel acquis dans leur emploi et d’une obligation de reclassement de résultat incombant au patronat selon les modalités décrites plus bas.

• Principe n°2 : une obligation de reclassement de résultat. On a montré au chapitre 2 les résultats désastreux de l’actuelle « obligation de recherche de reclassement ». Lorsqu’il est mis en oeuvre, le reclassement est souvent un déclassement, fréquemment doublé d’une précarisation du statut contractuel. Nous proposons de substituer à cette obligation molle ce qu’il convient d’appeler une obligation de reclassement de résultat, corollaire de la continuité du socle contractuel et permise par le financement mutualisé. La mise en oeuvre de cette obligation pourrait suivre un parcours étagé, de l’entreprise au groupe, puis à la branche et au patronat en tant qu’entité collective.

• Principe n°3 : un financement mutualisé. Les deux principes précédents débouchent sur la nécessité d’un financement mutualisé des coûts de fonctionnement du système ainsi mis en place. [...] Il faut donc mettre en place des fonds de mutualisation à la charge des entreprises qui permettent de financer cette permanence du droit à l’emploi, par-delà les aléas de la vie de telle ou telle entreprise. De tels fonds sont nécessaires si l’on veut garantir un statut du salarié caractérisé par la continuité de l’emploi, non d’un emploi particulier et immuable, mais d’un emploi avec garantie de qualification et de rémunération.

Abolir la précarité
Lutter contre le chômage et les licenciements nécessite une intervention spécifique sur la précarité. L’emploi précaire (CDD, intérim, temps partiel et, maintenant, contrats nouvelles embauches) constitue en effet une dimension clé de la gestion patronale de la main-d’oeuvre. Il vise à constituer un volant de main-d’oeuvre éjectable sans formalités en cas de problème économique et donc de contourner la réglementation sur le licenciement économique. [...] Le recours à cette main-d’oeuvre précaire est massif dans certains secteurs : intérimaires dans l’automobile et le bâtiment, temps partiel dans la grande distribution ou les centres d’appel. Le recours au CDD comme période d’essai est très répandu, en toute illégalité [...]. Il ne s’agit pas, pour autant, de nier les problèmes de saisonnalité et de pic d’activité : certaines activités peuvent effectivement se concentrer sur quelques mois. Cependant, la logique de mutualisation esquissée plus haut permet d’avancer des solutions simples et radicales, autour de deux propositions : tout intérimaire devient un salarié en CDI de l’entreprise d’intérim ; le régime du CDD, comme celui des contrats de chantier (régi par l’article L321-12 du code du
2 travail) est supprimé. [...] Supprimer les licenciements, c’est aussi supprimer les autres licenciements, notamment les licenciements pour faute et pour inaptitude. Ce n’est pas une remarque de détail puisque ces licenciements sont plus nombreux que les licenciements économiques aujourd’hui [...]. Ce phénomène traduit l’individualisation et la violence accrues des rapports salariaux.

Élargir le rapport de force
Il faut donc investir ce terrain d’un point de vue revendicatif. Il faut notamment exiger un changement radical du droit disciplinaire. Aujourd’hui, l’employeur instruit la faute, la qualifie, l’apprécie, entend le salarié, décide de la sanction, l’applique. S’il décide que la faute est grave, il peut licencier sans indemnités de licenciement. [...] Il faut donc, au moins, que la qualification des faits supposés fautifs échappe à l’employeur. Soit que l’employeur doive saisir un juge des faits reprochés, ce qui empêche tout licenciement durant l’instruction, soit que ce rôle soit dévolu à une commission paritaire de branche, par exemple [...]. Il faut, en tout état de cause, exiger en priorité que tout licenciement jugé sans cause réelle et sérieuse, soit nul et ouvre droit à réintégration, sauf souhait contraire du salarié préférant une indemnisation3. [...] Pour sortir de la phase défensive actuelle, le rapport de force doit se construire à la fois dans et hors de l’entreprise : le groupe doit être interpellé, mais aussi la branche voire le Medef et/ou les pouvoirs publics. La bataille pour la préservation des emplois menée face à un patron d’une entreprise qui est en train de couler doit élargir sa cible au-delà du champ de bataille local pour pouvoir gagner. Face aux multinationales, la contestation devrait viser à une convergence de l’ensemble des mouvements sociaux afin de cerner l’entreprise dans ses différents lieux d’implantation et viser les différentes failles de la cuirasse. Ainsi, à Metaleurop, la constitution d’un front commun des salariés et de leurs syndicats, des habitants de la zone et des associations écologistes aurait amélioré le rapport de force des salariés : une alliance commune aurait permis de puissamment délégitimer cette entreprise « voyou » et de créer un rapport de force élargi. La domiciliation du principal actionnaire dans un paradis fiscal helvétique permettait aussi d’ouvrir un autre front, et de donner une dimension internationale à cette bataille. "

Supprimer les licenciements (Ed. Syllepses, 8 euros): Résumé et bon de commande
Réunion-débat avec les auteurs: Librairie La Brèche, 27 rue Taine 75012, jeudi 27 avril à 18h30

14.4.06

Est-on trop indulgent envers Israël ?, par Shlomo Sand

LE MONDE 13.04.06 13h41

Le verdict des urnes dans les territoires de l'Autorité palestinienne a été critiqué par la quasi-totalité des capitales occidentales qui, en revanche, ont accueilli avec satisfaction la nouvelle donne issue des élections israéliennes. Le fait que beaucoup d'Israéliens aient commencé à exprimer leur lassitude après de longues années d'occupation des territoires palestiniens peut, effectivement, être perçu comme une évolution positive dans cette "guerre de cent ans" des temps modernes.

Mais les choix politiques du peuple palestinien sont disqualifiés par les porte-parole américains, au motif que les vainqueurs des élections ne sont pas disposés à reconnaître l'Etat d'Israël. Cela constitue un problème, mais faut-il vraiment s'en étonner ? Depuis maintenant quatre décennies, tous les gouvernements d'Israël, de droite comme de gauche, n'ont cessé d'autoriser ou d'encourager le processus de colonisation qui ronge, année après année, de nouveaux morceaux du territoire palestinien.

Après le refus historique permanent d'Israël de reconnaître ne serait-ce qu'une part de responsabilité dans l'origine du problème des réfugiés palestiniens en 1948, et après avoir tout fait pour réduire en miettes le prestige et le semblant de souveraineté de l'Autorité palestinienne, la population des territoires, soumise à l'occupation, a majoritairement opté pour une alternative politique plus ferme, mais aussi moins corrompue. Certes, le Hamas, de l'avis général, joue un jeu dangereux, et il est peu probable qu'il trouve un soutien durable auprès du peuple palestinien, particulièrement éprouvé. Cependant il assume le risque de défier Israël et l'Occident. Il n'a pas pour autant rejeté totalement l'idée d'une reconnaissance mutuelle, laissant même entendre qu'il y serait disposé sous certaines conditions.

L'Etat d'Israël, c'est un fait, n'a jamais reconnu une Palestine dans les frontières de 1967, pas plus qu'il n'a reconnu Al Qods (la partie arabe de Jérusalem) comme capitale de l'Etat palestinien ; pourquoi, dans ces conditions, reconnaître un tel Israël ? En 1988, le mouvement national palestinien a majoritairement fini par adopter le principe du partage de la Palestine. Mais Israël n'a toujours pas admis, à ce jour, le principe du droit à l'autodétermination du peuple palestinien, sans pour autant se voir menacé de boycott par le monde occidental. Des pressions ont pu être exercées, çà et là, sur Israël, mais nul recours à la menace publique et aux sanctions.
Pourquoi, les Américains n'adoptent-ils pas une attitude semblable à l'égard du gouvernement Hamas ? Il faut, évidemment, chercher la réponse dans leur relation historique déséquilibrée vis-à-vis des Israéliens et des Arabes. Il n'aura guère fallu plus de deux semaines pour que la Syrie retire ses troupes du Liban, à la suite de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, alors que, depuis 1967, les Etats-Unis opposent systématiquement leur veto à toute tentative de résolution intimant à Israël d'évacuer les territoires occupés. Face à la négation, depuis trente-neuf ans, des droits politiques et humains de tout un peuple, le monde occidental démocratique se tait. Il a fallu l'outrecuidance du vote des Palestiniens en faveur du Hamas pour l'arracher à son silence !

Le monde, en revanche, ne tarit pas d'éloges à l'égard d'Ehoud Olmert, tout comme il avait fini par encenser son prédécesseur, Ariel Sharon : tous deux auraient la trempe d'un de Gaulle. Mais ni l'un ni l'autre n'a envisagé de négocier avec les Palestiniens une "paix des braves". Bien au contraire : Israël édifie un mur de séparation, non pas sur son territoire, mais sur celui des Palestiniens ; Israël met tout en oeuvre pour annexer la partie orientale de Jérusalem, y compris ses Lieux saints ; Israël expulse des populations palestiniennes de la vallée du Jourdain afin de parachever l'encerclement des Palestiniens et densifie sa présence dans la zone étroite entre les territoires occupés au sud et au nord de Jérusalem afin d'empêcher toute continuité territoriale dans le futur Etat palestinien. Tout cela n'empêche pas Israël de se voir décerner bons points et appréciations flatteuses. Pourquoi, en effet, s'embarrasser des principes de justice et d'égalité des droits, si cette politique des faits accomplis par la force assure trente-neuf années supplémentaires de tranquillité relative, avec un niveau limité de terrorisme local ?
Mais les élections israéliennes n'ont pas traduit uniquement la victoire du sentiment de lassitude vis-à-vis de l'occupation et de la terreur meurtrière qu'elle a engendrée. L'"Etat juif et démocratique", qui, selon sa propre définition, n'est pas la république de tous ses citoyens, mais un Etat pour les juifs du monde entier, est saisi d'une crainte majeure : celle de l'évolution du rapport démographique entre juifs et Arabes sur l'ensemble des territoires dont il a pris possession. Cette préoccupation a guidé hier le retrait israélien de la bande de Gaza ; elle explique aujourd'hui le succès du parti Kadima et la popularité de son projet de "regroupement".

La droite "territorialiste", qui rêvait du "Grand Israël", est aujourd'hui en recul au profit d'une droite "ethniciste" qui a le vent en poupe : le parti Notre maison Israël d'Avigdor Liberman, dont les immigrés de Russie constituent l'essentiel de l'électorat, veut exclure des frontières d'Israël les régions peuplées d'Arabes israéliens afin de parvenir à un Etat juif "homogène". Ce parti, qui prône ouvertement une épuration ethnique, jouit désormais d'une pleine légitimité dans la culture politique israélienne. Ehoud Olmert, le futur premier ministre, l'a invité à rejoindre son gouvernement, selon le principe que seuls des partis juifs et sionistes peuvent participer à sa coalition. De ce fait, il confirme ce qui est connu de tous : l'Etat d'Israël n'est démocratique que pour ses juifs et juif pour ses Arabes.

En tant qu'Israélien, fils de juifs qui se sont vu dénier, au XXe siècle, le droit de citoyenneté au motif de leur origine, comment ne pas s'effrayer de la perspective d'un Etat juif "purifié" ! Il y a donc urgence à mettre fin à l'occupation et au cortège d'actes meurtriers qu'elle nourrit, mais aussi à vacciner l'Etat d'Israël contre le virus raciste qui menace de le contaminer !

Traduit de l'hébreu par Michel Bilis.
Shlomo Sand est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv.

30.3.06

Interpellé à Lyon par un jeune chômeur, le ministre met en doute son honnêteté.
Azouz Begag en flagrant délit d'inégalité des chances
Par Olivier BERTRANDjeudi 30 mars 2006 (Libération)

Sans les images, la scène serait difficile à croire. Vendredi, alors qu'il participait à un colloque à la préfecture du Rhône, Azouz Begag, ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances, s'est livré à un curieux dérapage sur un jeune demandeur d'emploi, membre d'une association. Le garçon l'avait interpellé devant des journalistes. Alors, une fois les médias repartis, le ministre l'a soumis à la question, et la caméra de l'association a tout enregistré. Au départ, le ministre répondait à des journalistes après une rencontre sur l'égalité des chances. Il défendait le CPE, disait que «les étudiants qui investissent la Sorbonne devraient se souvenir des émeutes» de l'automne dernier (lire aussi pages 2 à 7). Le chômage, ajoutait-il, «atteint 50, 60 % chez les jeunes des quartiers qui se sont manifestés violemment». Il promettait de «défoncer les cloisons, les plafonds de verre de cette société», lorsqu'un jeune homme l'a interrompu.

«Votre CV». Mansour, 27 ans, chômeur, prépare pour une association, Camérage, un documentaire sur les «parcours de vie» d'habitants de barres qui seront détruites. Il pensait au départ interroger le ministre sur le sujet, mais les propos d'Azouz Begag le faisant réagir, il le coupe : «J'ai deux bacs + 5, je m'appelle Mansour Benaouda et je cherche du travail depuis trois ans. Qu'est-ce que vous avez à me dire ?» Azouz Begag prend alors les journalistes à témoins. «J'adore. Filmez-le ! Moi, je ne parle pas dans le vide.» Comme le ministre répète le nom de famille de Mansour en le prononçant à l'arabe, le jeune homme lui dit : «On peut le dire en français.» Puis il détaille ses diplômes, passés à l'Ecole normale supérieure et à Lyon-II. Azouz Begag lui explique que le gouvernement va s'engager dans un plan de retour à l'emploi «pour 6 000 jeunes des quartiers». Mais Mansour rétorque qu'il n'habite pas un «quartier», et qu'il veut devenir «concepteur-rédacteur dans la publicité ou la communication». Azouz Begag lui dit : «Nous sommes là pour vous aider. Donnez-moi votre CV.» Mansour répond : «Ça s'appelle du piston.» Alors, le ministre rétorque : «Ça s'appelle réinscrire sur le marché du travail des jeunes qui ont des compétences. Pourquoi je vous pistonnerais ? Vous n'êtes pas mon frère.» La conférence de presse est alors écourtée, et le ministre rejoint le cocktail dans un salon de la préfecture.

Les journalistes s'en vont, mais Mansour continue de filmer. Soudain, Azouz Begag l'avise et vient vers lui, suivi de plusieurs personnes. «Alors, est-ce que vous pouvez nous dire qui vous êtes, jeune homme, finalement ?» Mansour commence à répondre, mais le ministre le coupe. «Attendez, nous aussi on va vous filmer.» Il s'adresse à un homme qui le suit : «Prends la caméra, filme.» L'homme s'exécute, prend la caméra des mains de Mansour. «Allez, dites-nous qui vous êtes. On va essayer de dérouler ce qui se passe», reprend le ministre, pendant que Cécile, membre de Camérage, tente de reprendre la caméra. Begag, autoritaire, s'interpose : «Non, non. S'il vous plaît ! Vous laissez. C'est lui qui va filmer.»

Subventionnés. Mansour ne s'énerve pas, répond aux questions, puis l'homme qui filme lui demande, en le tutoyant d'emblée : «Et tu travailles ou pas ?» Il répond qu'il cherche de travail. Alors l'homme lui jette : «T'as une belle caméra pour quelqu'un qui ne travaille pas.» Et le ministre Azouz Begag, en souriant, reprend la phrase : «Vous avez une belle caméra. C'est votre caméra ça ?» Mansour explique que l'appareil appartient à l'association, qu'ils sont subventionnés. Azouz Begag demande alors à Mansour le nom de son association, et celui qui filme ajoute : «De gauche ou de droite ?» Mansour répond : «Mais c'est ça le piège. Vous faites une division des êtres humains par des idées de droite et de gauche. Ça ne veut plus rien dire. Monsieur Georges Frêche, par exemple, a l'étiquette du Parti socialiste. On ne peut pas dire qu'il soit vraiment de gauche.» Begag le coupe : «Répondez à la question, c'est tout.»

Un proche du ministre demande ensuite à Mansour s'il joue la comédie. Alors, le jeune homme répond, effaré : «Mais vous vous rendez compte ? Vous êtes en train de prendre une situation réelle, une situation de crise pour moi, pour une comédie ?» L'homme qui le filme dit : «Moi, je veux juste te poser une question. Tout à l'heure, tu as dit que tu cherchais du boulot. En fait, tu t'en fous d'avoir du boulot. Tu voulais juste tester s'il tient parole, le ministre ?» Mansour lui répond : «Je ne m'en fous pas d'avoir un boulot. J'ai envie d'être comme tout le monde.» Quelqu'un lui lance : «Tu devrais passer un CAP son et lumière.» Et Azouz Begag conclut, en le tutoyant, cette fois : «T'as pas l'air très clair, hein ?» La caméra s'abaisse et l'image s'arrête.

Manipulation. Cinq jours après les faits, le cabinet se montre embarrassé. Azouz Begag indique qu'il a réagi ainsi car il pensait à une manipulation. Il affirme qu'il ne connaissait pas l'homme qui a filmé à sa demande, même s'il le tutoyait. «Ma première démarche, insiste-t-il, a été de sortir de la galère le garçon qui m'interpellait. Je suis sympa, je lui demande de m'envoyer un CV pour le transmettre aux entreprises, et je le retrouve dix minutes plus tard en train de me filmer, de me voler des images en douce. J'ai senti une manipulation profonde. Puis on s'est rendu compte avec la préfecture que c'était une association financée.»

Vendredi, l'attachée de presse du ministre, un conseiller technique puis le chef de cabinet ont appelé à tour de rôle l'association pour expliquer qu'il s'agissait d'une méprise, et s'excuser. Mais les membres de Camérage ont quand même décidé de raconter ce qui leur est arrivé. Mansour a même envoyé un CV au ministère, hier matin. «Ce n'est pas une solution, dit-il, mais je ne voulais pas qu'ils disent que je me fous du travail.» En attendant d'en trouver, il a décidé, avec les membres de l'association, de réaliser un petit documentaire sur leur rencontre avec le ministre.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=371002

28.3.06

Point de vue
Des statistiques pour raison garder, par Jean-François Couvrat
LE MONDE 27.03.06 13h49 • Mis à jour le 27.03.06 13h49

Les entreprises n'embauchent plus. 23 % des jeunes sont au chômage. Le marché du travail est trop rigide. Donnons aux chefs d'entreprise la flexibilité qu'ils réclament et l'emploi des jeunes viendra par surcroît. De cette démonstration germa l'idée du contrat première embauche (CPE).

Dire que les entreprises n'embauchent plus, c'est confondre embauche et création nette d'emplois. En vérité, les entreprises n'ont jamais cessé d'embaucher des salariés en masse : pas moins de 3,6 millions en 1993, année de franche récession ; 4,8 millions en 2003, année de très molle croissance ; et jusqu'à 5,4 millions en 2000, année de très forte expansion. Un emploi sur trois change ainsi de titulaire, à la suite d'un départ en retraite, d'une démission, ou, de plus en plus, d'un licenciement pour motif personnel. Lorsque les entreprises anticipent une expansion de leur marché, les embauches excèdent les départs. Les entreprises créent alors des emplois nouveaux en plus ou moins grand nombre selon la conjoncture : 1,455 million de 1999 à 2001, selon Eurostat. Durant ces "trois glorieuses", les créations nettes d'emplois en France ont excédé de 74 % celles du Royaume-Uni. Question de rigidité ?

Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans atteint bel et bien 23 % en France, et ce chiffre, proche du record européen, est un précieux argument des partisans du CPE. Mais que signifie-t-il ? Pas grand-chose. Le taux de chômage des 15-24 ans, c'est, comme son nom l'indique, une fraction. Au numérateur : le nombre de jeunes inscrits à l'ANPE. Au dénominateur : la population active âgée de 15 à 24 ans, c'est-à-dire au travail ou cherchant un emploi. Or en France, les jeunes vont à l'école ou à l'université beaucoup plus longtemps que dans le reste de l'Europe et moins d'un jeune sur deux figure dans la population active. C'est ce phénomène qui, en rognant le dénominateur, déforme jusqu'à la caricature le ratio du taux de chômage des jeunes. Rapportons le nombre des jeunes chômeurs à la totalité de leur classe d'âge, comme le fait Eurostat. On découvre alors que 8,1 % des jeunes français de 15 à 24 ans sont au chômage. C'est un peu moins que la moyenne européenne.

La force du CPE, affirment encore ses partisans, c'est d'assouplir le marché du travail français, qu'ils jugent excessivement rigide. Tout y est organisé, expliquent-ils, pour sauvegarder les emplois existants, au détriment des chômeurs - des jeunes chômeurs en particulier. Pour eux, point de salut sans une plus grande mobilité de l'emploi. Le raisonnement pourrait séduire, n'était l'obstination des statistiques à le mettre lui aussi en pièces. Car, en matière de flexibilité, la France est bien placée. Au troisième trimestre 2005, indique Eurostat, 6,7 % des salariés français avaient débuté leur emploi au cours des trois derniers mois. Il s'agit, écrit l'institut européen des statistiques, d'un "indicateur de la mobilité des travailleurs et de la flexibilité du marché du travail". Là aussi, la France supplante le Royaume-Uni et figure dans le peloton de tête de l'Union, où le taux de mobilité ne dépasse pas 4,9 % en moyenne.

Il y a sans doute beaucoup à faire pour les jeunes Français. A commencer par une meilleure formation. Mais, si l'on veut qu'un débat utile s'instaure, peut-être faudrait-il que les acteurs et les observateurs commencent par analyser eux-mêmes les statistiques, au lieu de se laisser aveugler par les argumentaires frelatés des communicants.

Jean-François Couvrat, essayiste, est journaliste économique, il est l'auteur de La Face cachée de l'économie mondiale (Hatier, 1989).
Jean-François Couvrat
Article paru dans l'édition du 28.03.06

26.3.06

Coordination des personnels universitaires en lutte

Tout arrive... L'Assemblée générale inter-universitaire du vendredi 24 mars 2006, réunie à Paris 3 (Censier) a mis en place une coordination des personnels. Pour l'instant celle-ci n'est pas nationale mais régionale (idf). Les étudiants ont quant à eux mis en place leur coordination nationale il y a plus d'un mois... Elle s'est réunie à Aix ce w-e et demande la démission de Villepin.

"Première motion adoptée:
Les personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche se constituent en coordination inter-universitaire et réclament le retrait de la loi dite « sur l’égalité des chances », ainsi que l’abandon des mesures visant à ériger la précarité en système, dont le CPE et le CNE sont les manifestations les plus évidentes.Cette coordination appelle l’ensemble des personnels universitaires et les chercheurs à accroître la mobilisation sur l’ensemble des sites et à participer massivement à la journée de grève et de manifestation du 28 mars 2006 ainsi qu’aux mobilisations futures.La coordination ainsi constituée souhaite rendre visible la mobilisation des personnels universitaires et des chercheurs et faire apparaître une prise de position collective dans le mouvement.

Deuxième motion adoptée par la coordination :
La coordination interuniversitaire des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche s’élève contre la fermeture administrative des sites, sous prétexte de sécurité et de protection des locaux, ce qui prive étudiants, lycéens et personnels d’un lieu sûr de débats et de rencontre où organiser leur mouvement.

Troisième motion adoptée:
La coordination interuniversitaire des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche condamne la stratégie de la tension et l’instrumentalisation de la violence entretenue par le gouvernement.
La coordination appelle l’ensemble des personnels à informer les chercheurs, les enseignants, les IATOS, les bibliothécaires et les coordinations étudiantes des différentes universités de la constitution de la coordination."

23.3.06

CPE: au sujet des chiffres avancés par le gouvernement

Argumentaire en trois temps:
1/ Ils noircissent le tableau
2/ Le CPE ne résoudra pas le problème
3/ A quoi sert vraiment le CPE?

1/ Noirs refrains sur la jeunesse
Par Florence AUDIER et Laurence LIZE et Christophe RAMAUX économistes à l'université Paris-I(Libération, 23 mars 2006, extrait)

" Le chômage des jeunes : depuis longtemps s'est répandue l'idée selon laquelle un jeune sur quatre est au chômage en France. En réalité, et fort heureusement, seul un jeune sur douze est dans cette situation. Le taux de chômage des 16-24 ans était de 22 % en janvier 2006. Mais ce taux, comme tous les taux de chômage, est calculé en rapportant le nombre de chômeurs aux seuls actifs, soit en l'occurrence les jeunes qui ont un emploi et ceux qui sont au chômage. Par construction, il ne prend donc pas en compte tous ceux, soit l'écrasante majorité des jeunes, qui sont en formation (les deux tiers des 16-24 ans sont dans ce cas en France).
Il y a donc bien presque un jeune actif sur quatre au chômage. Mais avec moins de 8 % de chômeurs parmi l'ensemble des jeunes de cette classe d'âge, la France se situe exactement dans la moyenne de l'Europe des Quinze. Le boom scolaire et universitaire, particulièrement vif au cours des trois dernières décennies dans l'Hexagone ­ et qui résulte, en partie, de la volonté de se prémunir, par le diplôme, du risque de chômage (comme quoi tout se tient...) ­, explique cette situation.

Comment interpréter alors la permanence de l'antienne selon laquelle un jeune sur quatre est au chômage ? On peut soutenir qu'une étonnante convergence de logiques opère ici. La logique de certains médias, d'une part, qui relaient d'autant plus allègrement l'antienne qu'ils sont plus souvent en quête de «scandales» (celui du chômage des jeunes en l'occurrence) que d'arguments rationnels pariant sur l'intelligence de leurs publics. La logique de certains autres, qui ont parfois tendance à assombrir la situation pour mieux la dénoncer, sans comprendre qu'à agir ainsi on désarme bien plus souvent qu'on ne mobilise. La logique du gouvernement enfin, qui peut paradoxalement avoir intérêt à «noircir» ce qui relève pourtant de son bilan, afin de faire, pense-t-il, passer ainsi plus aisément certaines de ses décisions. Un jeune sur quatre est au chômage : on ne peut rester sans rien faire : tel était déjà l'argument avancé par le gouvernement, en 1993, pour justifier le contrat d'insertion professionnelle. Tel est l'argument repris par Dominique de Villepin pour justifier le contrat première embauche [...]"

Ajoutons à cet article, que contrairement aux mensonges du gouvernement, l’accès au CDI est loin d’être l’exception pour les jeunes actifs. 3 ans après la sortie de leur formation initiale, le CDI concerne 71 % des jeunes actifs (source: CEREQ, 2005). Si l'on distingue en fonction des catégories de diplômes, on s'aperçoit que la formation joue un rôle essentiel dans l'insertion :

Non qualifiés: 52% (sont en CDI au plus tard 3 ans après la sortie de leur formation)
CAP ou BEP: 68% (sont en... )
Bac général: 66%
Bac+2: 66%
Bac+3 ou +4: 76%
Bac+5: 85%
(Ensemble: 71%)
Conclusion: il faut plus de moyens pour l'Education Nationale!

2/ Le CPE ne résorbera pas la précarité

Le CPE ne va pas résorber le chômage mais engendrer une substitution d'un contrat par un autre (effet d'aubaine). Pour produire quoi que ce soit, le patron a besoin de salariés: il les embauchera désormais en CPE (tellement plus avantageux pour lui). "La grande idée libérale est que la flexibilité crée des emplois. Le problème est qu’elle se heurte au bon sens : les patrons ne vont pas créer des emplois pour le plaisir de bénéficier des contrats précaires qu’on leur offre sur un plateau. Ils vont certes profiter de cette aubaine pour embaucher 100 CPE ou CNE, plutôt que 100 CDI. Mais pourquoi un de plus ?" (Michel Husson, Regards, avril 2006).

En outre, le "P" de CPE est une esbrouffe. La loi prévoit qu'en cas de rupture à l'initiative de l'employeur, au cours des deux premières années, il ne pourrait être conclu de nouveau CPE entre le même employeur et le même salarié avant que ne soit écoulé un délai de trois mois à compter du jour de la rupture du précédent contrat.
Autrement dit, sous réserve de respecter (mais qui vérifiera ?) un délai de trois mois à l’issue d’un CPE, l’employeur sera autorisé à embaucher à nouveau le même travailleur en CPE, et à réitérer l’opération sans limitation. Actuellement, la loi interdit de recruter à nouveau par CDD sur le même poste avant un délai de carence égal au tiers de la durée du CDD précédent, ce qui a pour finalité de limiter la précarisation des emplois. On voit donc clairement que le projet CPE équivaut sur ce point à la suppression d’une règle anti-précarité.

3/ A quoi sert le CPE?

C'est un joli cadeau à tous les patrons (même les entreprises du CAC40 qui annoncent des profits records). Il instaure, en effet, une exonération de cotisations sociales pendant 3 ans. C’est un dispositif qui, en l’absence de garantie de compensation par l’Etat, met gravement en cause les ressources des organismes sociaux. Et si l’Etat compense ce cadeau, les cotisations sociales se trouvent transférées de l’employeur sur le contribuable...
Un second cadeau au patronat est la diminution des indemnités de licenciement (elles passent de 10% à 8% de la rémunération brute).

Enfin, il s'agit de faire peur au salariat, d'atomiser toute velléité de résistance. Il y a d'une part la diminution des droits au chômage. L'allocation forfaitaire est ridicule (16,40 euros par jour) et n'est versé que durant deux mois! La peur des conséquences du chômage va s'accroître, suscitant une plus grande docilité des salariés.
En outre, quel jeune en CPE aura le courage de faire valoir ses (maigres) droits, ou de prendre des responsabilités syndicales, sachant que son employeur peut le licencier immédiatement, par simple envoi d'un courrier en recommandé, sans avoir à fournir de motif ?

21.3.06

20 mars: AG des personnels de l'Université Paris-I

Les personnels enseignants et Iatoss se sont réunis en Assemblée Générale lundi 20/03/06 au centre PMF-Tolbiac. La participation a varié de 100 à 180 personnes selon les moments.

1/ Motion contre la répression :
Des étudiants ont fait part à l'AG de l'ampleur de la répression en cours (qui dépasse largement les « évènements de la Sorbonne » comme l'attestent les centaines d'interpellations à Sèvres-Babylone jeudi 16, à Jussieu, en Province etc.). Après débat, une motion a été votée (164 pour, 4 contre, 12 abstentions) :
« L'AG des personnels de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, réunie le 20/03/06, dénonce à nouveau la criminalisation du mouvement social orchestrée par le gouvernement. Nous condamnons la répression qui n'a de cesse de s'amplifier et l'instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Nous exigeons la levée des poursuites judiciaires contre les étudiants et lycéens mobilisés, notamment contre les étudiants de notre Université interpellés ces derniers jours : Tristan, Moussa, Jawad, Julie et Sara. » (les noms complets figurent dans la motion votée mais ne seront pas diffusés par internet)

2/ Reconduction de la grève :
La grève a été reconduite (81 pour, 4 contre, 26 abstentions, 4 nppv) jusqu'à la prochaine, qui aura lieu MERCREDI 22 MARS à 10h au centre Panthéon (rdv dans la cour).

3/ Délégation :
L'AG demande à ce qu'aucune retenue pour salaire ne soit effectuée et s'oppose fermement à toute forme de pression hiérarchique sur lespersonnels grévistes, notamment les vacataires et non-titulaires. Une délégation des personnels doit rencontrer le Président del'Université mardi pour lui demander des garanties sur ces deux points, ainsi qu'une lettre de soutien aux étudiants de notre Université convoqués par les tribunaux.

Note: Les analyses des collègues sur le CPE et les comptes-rendus d'AG sont en ligne sur la page web du Snesup Paris I

19.3.06

Paris 1: AG des personnels du mercredi 15 mars

Communiqué de presse

Les personnels enseignants et IATOS de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, réunis en assemblée générale le 15 mars 2006, ont rejeté à plusieurs reprises les dispositions concernant le CPE, le CNE, l'apprentissage à 14 ans et le travail des mineurs dès 15 ans. Le Conseil d'Administration de l'Université avait déjà demandé le retrait du CPE le 13 février 2005 le CPE. Nous dénonçons le démantèlement progressif du droit du travail qui ne laisse aux salariés que des garanties dérisoires face à celles accordées aux employeurs. Nous refusons de former une jeunesse qui n'aura pour avenir que des emplois au rabais. De plus, rien n'assure que ces contrats, fondés sur la seule facilité de licencier, créeront plus d'emplois qu'ils n'en détruiront.
Mobilisés comme les étudiants, nous sommes en grève. Nous soutenons les efforts des étudiants pour réfléchir, débattre, et informer. La seule réponse à ces initiatives a jusqu'ici été la fermeture policière de la Sorbonne. Les débordements qui en résultent ne doivent pas cacher un mouvement majoritairement pacifique et constructif. Nous réclamons donc la réouverture immédiate de la Sorbonne afin qu'elle redevienne un espace de débats et d'échanges. Nous appelons à la participation la plus large possible aux manifestions du jeudi 16 mars et du samedi 18 mars.

NOTE: L'AG a voté la reconduction de la grève jusqu'au lundi 20 mars, à une très large majorité (107 pour, 2 contre, 30 abstentions et NPPV).

14.3.06

Manif du mardi 14 mars

Bien qu'annoncée au dernier moment (par la coordination nationale étudiante de ce week-end), la manifestation d'aujourd'hui fut une réussite. A Paris: 3000 étudiants et lycéens très motivés. Devant la Sorbonne, la manif s'est scindée en deux: un groupe a tenté d'occuper le Collège de France (et a affronté les CRS) tandis que l'autre a poursuivi la manifestation. Heureux de ne pas avoir à faire face à 3000 personnes, les forces de l'ordre ont laissé ce second groupe défiler plus loin que prévu: d'abord jusqu'à St Michel, puis jusqu'à la place du Châtelet où un sitting à eu lieu. Prochaines manifs: jeudi 16 (départ Place d'Italie, direction Sèvres-Babylone) et samedi 18 (départ Denfert à 14h30, direction Nation).
Ci-dessous une photo de la manif et une du face-à-face avec les gardes mobiles de la gendarmerie.

Arguments contre le CPE

Voici une critique juridique du CPE. Lire aussi l'article de deux économistes de l'Université Paris-1. Trois débats sur le CPE mercredi 15 mars (avec des enseignants):
à 13h30 à St Hyppolite (17 rue St Hyppolite, RER Port-Royal), amphi I.
à 14h à Tolbiac (90 rue de Tolbiac, bus 62 ou 83, métro Place d'Italie), amphi indiqué sur place
à 14h à Javelot ("Les Olympiades", 105 rue de Tolbiac, en face de la fac Tolbiac), amphi indiqué sur place

Ensemble, mettre en échec le CPE : Brève analyse juridique critique du projet de " Contrat de Première Embauche "
Le gouvernement prétend impose son projet de CPE contre l’avis de tous les syndicats, alors qu’une nette majorité de la population s’y oppose, et que la JOURNEE du 7 Février montrera la force de la mobilisation commune des jeunes étudiants et lycéens, et des salariés. Le SNESUP-FSU appelle les personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche à y participer massivement : c’est l’avenir des jeunes qu’ils forment qui est menacé, c’est le sens et la mission de l’enseignement supérieur qui sont en cause.
Les 10 points ci-dessous précisent le contenu réel des dispositions du projet. Derrière l’argument ressassé, " le CPE c’est un CDI ", le CPE (comme le CNE) c’est en fait le droit pour l’employeur de licencier quand il veut, sans motiver sa décision, tout en bénéficiant d’exonération totale des charges sociales. Pour le jeune salarié en CPE les droits réels ses moyens de se défendre collectivement ou juridiquement seraient en fait suspendus à la décision et au bon vouloir de l’employeur. Cette subordination arbitraire qui est le point clé du projet CPE est un élément d’un projet libéral contre les droits des salariés du secteur privé, et aussi contre les garanties de la Fonction Publique.
(Dossier établi par Philippe Enclos, avec les contributions de Gérard Cendres, maîtres de conférences en droit public et responsables nationaux du SNESUP-FSU).

1) La rupture anticipée du contrat de travail.- Le CPE pourrait être utilisé dans tous les cas légaux de recours au CDD, (sauf pour les emplois saisonniers et les emplois temporaires dans certaines professions mentionnées au code du travail). Commentaire : il est déjà possible d’utiliser le CDI pour pourvoir des emplois temporaires, bien que ce soit rarement le cas ; mais la réglementation actuelle du CDD prohibant la rupture anticipée sauf faute grave, l’utilisation du CPE aurait pour effet de supprimer cette protection : le CPE s’attaque aussi bien aux garanties (insuffisantes) des CDD qu’aux fondements du CDI.

2) Deux ans sans aucune protection contre le licenciement ! - Ce contrat serait soumis aux dispositions du code du travail en ce qui concerne les règles de licenciement sauf pendant les deux premières années à compter de la date de sa conclusion. La durée des contrats de travail, y compris du contrat de travail temporaire (intérim), précédemment conclus avec l'entreprise dans les deux années précédant la signature du CPE, ainsi que la durée des stages, viendraient en déduction de la période des deux ans dite de " consolidation ".Commentaire : cette disposition est un trompe-l’œil ; d’une part, c’est déjà le cas lors du recrutement d’un salarié sur CDI à l’issue d’un CDD, d’autre part les employeurs se garderont évidemment d’embaucher en CPE d’anciens salariés (sauf d’anciens CPE : voir ci-dessous).- Ce contrat pourrait être rompu, sans obligation de mentionner un motif, à l'initiative de l'employeur ou du salarié, pendant les deux premières années à compter de la date de sa conclusion, dans les conditions suivantes. La rupture devrait être notifiée par lettre recommandée avec demande d'avis de réception.Commentaire : certes ce n’est pas une nouveauté, ces règles existent déjà pour les CDI ordinaires, à l’issue de la période d’essai. Mais. La plupart des conventions collectives ont introduit des règles et des préavis limitant les pouvoirs de l’employeur dans la période d’essai. Ces dispositions seraient annulées par le CPE, c’est l’arbitraire pendant deux ans. Deux ans pour l’instant (voir point 6).

3) Des indemnités de fin de contrat réduites, une banalisation de la " faute grave du salarié".- Lorsque l'employeur serait à l'initiative de la rupture du CPE, et sauf faute grave du salarié, il verserait à celui-ci, au plus tard à l'expiration du préavis, outre les sommes restant dues au titre des salaires et de l'indemnité de congés payés, une indemnité égale à 8% du montant total de la rémunération brute payée au salarié depuis la conclusion du contrat.Commentaire : contrairement aux apparences, cette indemnité n’est pas un cadeau ; une telle indemnité, dite " de fin de contrat ", existe déjà lorsque les relations contractuelles ne se poursuivent pas à la fin d’un CDD (sauf exceptions) ; son montant est alors égal à 10 % de la rémunération totale brute versée pendant la durée du contrat. Par ailleurs, cette indemnité constitue une incitation financière à utiliser l’argument " pour faute grave " pour rompre la période de " consolidation " Or, en général, les employeurs demandent aux candidats à l’embauche les motifs de rupture de leur précédent contrat, précisément pour éviter de recruter des licenciés pour faute grave. Enfin, l’introduction de cette faculté de rompre la période initiale de deux ans en invoquant la faute grave banalise ce qui est actuellement une exception en matière de rupture anticipée d’une période d’essai normale.

4) Toute contestation par un salarié interdite après un délai réduit à 12 mois.- Toute contestation portant sur la rupture se prescrirait par douze mois à compter de l'envoi de la lettre recommandée notifiant la rupture.Commentaire : cette prescription de 12 mois est scélérate, car ce type de contestation ne se prescrit actuellement que par 30 ans ! La prescription de droit commun en ce qui concerne les actions relatives au salaire, que le projet de CPE ne modifie pas explicitement est de cinq ans !- La rupture du CPE devrait respecter les dispositions législatives et réglementaires qui assurent une protection particulière aux salariés titulaires d'un mandat syndical ou représentatif.Commentaire : les jeunes accédant à un emploi prennent des responsabilités collectives (délégués syndicaux, délégués du personnel, élus au Comité d’entreprise, etc..) mais avec une connaissance de leur emploi, de leurs collègues, de travail. La précarité du CPE est contradictoire avec les dispositions protégeant l’exercice du droit syndical.

5) CPE à répétition : un dispositif de précarisation des emplois.En cas de rupture à l'initiative de l'employeur, au cours des deux premières années, il ne pourrait être conclu de nouveau CPE entre le même employeur et le même salarié avant que ne soit écoulé un délai de trois mois à compter du jour de la rupture du précédent contrat.Commentaire : autrement dit, sous réserve de respecter (mais qui vérifiera ?) un délai de trois mois à l’issue d’un CPE, l’employeur serait autorisé à embaucher à nouveau le même travailleur en CPE, et à réitérer l’opération sans limitation. Actuellement, la loi interdit de recruter à nouveau par CDD sur le même poste avant un délai de carence égal au tiers de la durée du CDD précédent, ce qui a pour finalité de limiter la précarisation des emplois. On voit donc clairement que le projet CPE équivaut sur ce point à la suppression d’une règle anti-précarité.

6) Formation continue, logement : des garanties apparentes, sans droits réels. - Le salarié titulaire d'un CPE pourrait bénéficier du congé de formation similaire à celui dû aux salariés en CDD.Commentaire : poudre aux yeux, encore une fois ! Il est établi depuis fort longtemps que les titulaires de CDD n’accèdent que très rarement au congé de formation ; l’employeur ne manque pas de moyens de faire pression sur un salarié pour le faire renoncer à un projet de congé de formation. En outre, cela signifie que le CPE n’ouvrirait pas droit au congé de formation des titulaires de CDI, bien que le CPE soit un CDI. En clair : pas de garantie d’accès à la formation continue.- L'employeur serait tenu d'informer le salarié, des dispositifs auxquels il peut avoir accès au titre du 1% logement (" Locapass ").Commentaire : rien qui n’existe déjà !

7) Cadeau à l’employeur : exonération totale des charges sociales pendant trois ans !Commentaire : c’est un dispositif qui, en l’absence de garantie de compensation par l’Etat, met gravement en cause les ressources des organismes sociaux (sécurité Sociale, Assedic..). Et si l’Etat compense ce cadeau, véritable aubaine pour les employeurs, les charges sociales se trouvent transférées de l’employeur sur le contribuable...Et pour les salariés : des droits réduits en cas de chômage à l’issue du CPE : leur allocation forfaitaire (16,40 euros par jour !) serait versée pendant deux mois contre 7 mois ou 12 mois dans le régime actuel.

8) Les fragiles limites du droit du licenciement encore plus affaiblies : Actuellement, le code du travail oblige l’employeur, d’une part, à convoquer le salarié à un entretien préalable individuel, au cours duquel celui-ci peut se faire assister, En cas de licenciement économique d’au moins 10 salariés au cours d’une même période de 30 jours, l’entretien individuel est remplacé par la consultation du comité d’entreprise, ou, en l’absence de CE, des délégués du personnel, et un plan de sauvegarde de l’emploi doit être mis en place pour tenter de reclasser les salariés. D’autre part, l’employeur doit justifier d’une " cause réelle et sérieuse ", faute de quoi il s’expose à devoir payer des dommages-intérêts au salarié si celui-ci saisit le conseil de prud’hommes. Le licenciement discriminatoire, quant à lui, est réputé nul : l’employeur s’expose, outre dommages-intérêts, à devoir réintégrer le salarié. En supprimant l’obligation de motiver le licenciement, le projet de CPE interdit au salarié de contester le motif, ce qui l’empêche donc d’invoquer une discrimination. Ce sont ces protections, acquises grâce aux luttes en 1973 (licenciement individuel) et 1975 (licenciement économique) qui seraient supprimées par le système de la " période de consolidation " : une régression de plus de 30 ans !

9) Un élément clé d’un projet libéral étendu : l’extension de cette précarisation à tous les CDI ! D’après un article de C. Jakubyszyn dans Le Monde du 26 janvier : " selon nos informations, l’un des schémas étudiés par Matignon est celui de la généralisation de la période d’essai de deux ans introduite par le CPE et le CNE à tous les CDI et, parallèlement, la suppression du CDD ". Le journal rappelle que le ministre de l’emploi a annoncé mi-janvier qu’une consultation des partenaires sociaux sur " une réforme globale du contrat de travail " pour aller vers un " CDI assoupli " sera menée d’ici le mois de juin...

10) La fonction publique, et notamment l’enseignement supérieur et recherche peuvent-ils être concernés par l’application de ces dispositifs ou similaires ?D’abord, il faut noter le recul du ‘statutaire’ au profit du ‘contractuel’ dans ses diverses formes (CDI, CDD…), rapprochant ainsi la ‘fonction publique’ du droit commun des contrats de travail. Ensuite, la volonté de constituer l’université comme une entreprise ayant à sa tête un président-chef d’entreprise, ayant pouvoir de gestion sur les emplois, notamment les emplois contractuels et). Enfin, la mise en place de l’ANR et le projet de " Pacte recherche " vont dans le même sens. Toute atteinte aux garanties des salariés du privé se répercute quasi automatiquement sous une forme ou une autre, dans la fonction publique. Il y a quelques années, Gérard LYON-CAEN craignait le démantèlement du contrat du travail à durée indéterminée et des garanties qui vont avec. Il faudrait alors y ajouter le risque de démantèlement du statut de la fonction publique !

9.3.06

mouvement anti-CPE: la répression s'amplifie

Paris, le 9 mars à 20h00. Communiqué de presse de la Fédération SUD-Etudiant: Répression de plusieurs milliers d'étudiant-es anti-cpe à la Sorbonne ce soir!

Après une première nuit d'occupation de plus d'une centained'étudiant-es anti-CPE, le recteur de l'académie de Paris, M. Maurice Quenet a décidé aujourd'hui à 9h la réouverture du site inter-universitaire Sorbonne. Une réouverture qui a permis de montrer la popularité de cette initiatived'occupation tant par les réactions de la majorité des étudiant-es, mais surtout par laprésence d'environ 400 étudiant-es à l'Assemblée Générale de ce midi.
Une Assemblée Générale étudiante qui a décidé de reconduire la grève,le blocage ainsi que l'occupation en guise de protestation contre la politiqueanti-sociale du Gouvernement De Villepin envers la jeunesse.
A l'heure actuelle, plusieurs milliers d'étudiant-es de plusieursuniversités parisiennes (Paris1, Paris3, Nanterre, Jussieu...) sont réunis devant laSorbonne pour soutenir et rejoindre la cinquantaine de camarades occupant-es. Conformément aux déclarations publiques de ce soir du recteur de l'académie de Paris refusant que la Sorbonne soit un lieu de convergence de la lutte contre le CPE/CNE, les CRS sont en train de charger (gazage, matraquage) les milliers de jeunes manifestants présents devant ce site universitaire.
La Fédération SUD-Etudiant condamne cette politique répressive du mouvement anti-CPE comme seule réponse aux revendications sociales de la jeunesse de ce pays. La Fédération apporte son soutien aux étudiant-es grèvistes et occupants de la Sorbonne, ainsi qu'aux étudiant-es venu-es les rejoindre.
Nous exigeons que le recteur de l'académie de Paris revienne sur ces déclarations pro-gouvernementales et accepte le droit légitime des étudiant-es à se réunir pour décider collectivement des suites à donner à leur mobilisation anti-CPE et "loi d'égalité des chances". Nous demandons la libération et l'amnistie de toutes les personnes arrêtées ces derniers jours dans plusieurs villes de France (Rennes, Lille, Toulouse...) dans le cadre de ce mouvement social.
(Fédération SUD-Etudiant)

CPE: article du Monde

Atmosphère électrique à Tolbiac, dans une des 38 universités en grève
LE MONDE 09.03.06 13h29 • Mis à jour le 09.03.06 13h29

Peut-on faire une AG sans micro ?" Sur le tableau de l'amphithéâtre N du centre Pierre-Mendès-France (Tolbiac), la question surprend. Il est 11 heures, en ce mercredi 8 mars, et l'atmosphère est électrique à Paris-I. Venus nombreux assister aux rares cours encore dispensés, des étudiants "anti-blocage" ont pris place dans l'amphithéâtre.
Smaïl, en première année d'économie-gestion, non syndiqué, est contre le CPE mais il conteste le blocus : "Il faudrait trouver d'autres moyens, un service minimum de cours, par exemple", dit-il. Marine, en licence d'histoire et de sciences politiques, n'y croit pas : "On n'a pas le choix. Avant le blocage, on était 200 en AG, aujourd'hui nous sommes 1 200. C'est le moyen le plus efficace."
Les esprits s'échauffent, alimentés par les rumeurs, des étudiants d'extrême droite seraient dans la salle prêts à en découdre, on parle de bagarres à l'extérieur, la tension est telle que le vice-président de l'université, André Hervier, monte à la tribune "Essayez d'organiser démocratiquement le débat", lance-t-il. La nouvelle de l'interpellation d'un étudiant non gréviste par la police met tout le monde d'accord. "Gréviste ou pas, c'est un étudiant. Tous au commissariat." A 15 heures, l'AG reprend. Après 3 heures de débat, poursuite de la grève et blocus de la faculté sont votés. Quelques heures plus tôt, une cinquantaine de professeurs et personnels Iatos (ingénieur, administratif, technique, ouvrier et de service), réunis en assemblée générale, ont voté deux motions, l'une condamnant le CPE, l'autre pour réaffirmer qu'aucune sanction ne serait prise contre les étudiants.
A Censier (Paris-III), les débats, plus calmes, ont abouti au même résultat. "Certains, jusqu'ici peu mobilisés, ont décidé de rejoindre le mouvement face à l'ampleur de la manifestation", assure Camille, étudiante en 3e année de cinéma. Une centaine d'étudiants de Jussieu (Paris-VI et VII) ont arrêté la circulation devant l'Assemblée nationale pendant près d'une heure, allongés en silence sur le bitume avec à la main des pancartes proclamant "deux ans de précarité, décès à l'arrivée". A la Sorbonne, quelque 200 étudiants ont occupé dans la nuit de mercredi à jeudi l'amphithéâtre Descartes.
Selon l'UNEF, le principal syndicat étudiant, 38 universités sur 82 étaient en grève jeudi 9. Les organisations de jeunesse réunies dans le collectif anti-CPE ont par ailleurs repoussé à vendredi 10 leur réunion pour décider de la suite du mouvement.
Emmanuel Fansten et Catherine Rollot
Article paru dans l'édition du 10.03.06

Contre le CPE: 8 mars

Le nombre d'Universités en lutte augmente chaque jour: 37 selon l'Unef, 28 selon l'AFP! Dans les deux cas, c'est massif et il me semble que l'on rivalise déjà avec les "pics" de 2003. Il existe 88 facs au total, mais les plus grandes (en effectifs) sont dans la lutte.
Que fait Villepin? Rien. Absolument rien. Il espère que cela va passer. Les sarkozystes aussi. Effet de la mobilisation contre le CPE: les deux canassons de l'UMP dégringolent dans les sondages. "Ou bien on échoue, et les Français choisiront la gauche, ou bien le volontarisme porte ses fruits, et les Français sauront gré au premier ministre d'avoir tenu bon" a affirmé le ministre des PME, Renaud Dutreil (cité dans Le Monde du 09.03.06)

Contre le CPE: 7 mars

1 million de jeunes et de travailleurs dans la rue (2 fois plus que le 7 février) pour protester contre la précarité et le CPE. Photos: cortèges de la Sorbonne et de Nanterre.

Contre le CPE: 3 mars

5ème AG massive à Tolbiac. L'amphi N contient environ 800 places en bas (photo) et 250 sur la terrasse. Une fois encore, il était plein à craquer. Une fois encore, la grève et le blocage ont été reconduits.

Contre le CPE: 2 mars

Les étudiants en grève de Tolbiac préparent une action...


... Il s'agit d'une manifestation improvisée dans le centre commercial "Italie 2".


Ensuite les étudiants partiront en manif "sauvage" jusqu'à la Sorbonne.

naissance d'un mouvement

23 février: première AG massive à l'Université Paris-I Tolbiac, vote de la grève et du blocage

contre le CPE: 1er mars

Barrage à l'entrée de l'Université de Jussieu (Paris VI et VII)

Piquet de grève de l'Université Paris-I Tolbiac

20.2.06

Aux personnels et aux étudiants des Universités


8 facs en grève la semaine dernière. Beaucoup d'enseignants et d'étudiants sont démoralisés parce que la droite frappe dur, gagne souvent en dépit des mobilisations et fait sans cesse monter les enchères. Contre ce découragement, il faut rappeler que:

1/ En dépit d'une défaite (LMD), nous sommes le seul secteur à avoir repoussé plusieurs attaques de la droite (le rapport Belloc et le projet Ferry de "modernisation") !

2/ Face à un texte aussi grave (lire toute la loi sur "l'égalité des chances" qui autorise, par exemple, le travail de nuit des enfants de 15 ans) et à l'usage du 49.3, les mobilisations et le travail d'explication paient. Au fil des semaines, les opinions se sont durcies contre ce projet (sondages). Conséquence: "la popularité de Dominique de Villepin est à son plus bas niveau depuis son accession à la tête du gouvernement français en juin avec 43% de satisfaits, une chute de 9 points en un mois, selon un sondage publié dimanche 19 février [...] La chute de popularité de M. de Villepin est particulièrement marquée chez les 18-24 ans avec 15 points en moins, selon ce sondage réalisé du 9 au 17 février, au plus fort des manifestations en France contre le CPE. Il s'agit du plus fort recul du chef de gouvernement dans la salve d'enquêtes d'opinion publiées en février. Tous cependant allaient dans le même sens " (Le Monde).

Même la FCPE (parents d’élèves) s’y met! "La raison d'être de la FCPE, c'est une scolarité réussie pour les jeunes, c'est la construction de leur avenir. Quand celles-ci sont compromises, elle réagit […] De l'apprentissage à 14 ans au CPE, quand les seules perspectives sont celles de la ségrégation scolaire et culturelle, de la précarité de l'emploi, elle condamne ". Elle invite donc les parents à "se mobiliser nombreux et notamment le 7 mars".

3/ Le petit revers politique de Villepin n'est évidemment pas suffisant car la loi est toujours là. Mais les organisations étudiantes peinent à mobiliser autant qu’en 2003 en raison de l’absence de perspective nationale. En 2003, la mobilisation était certes inégale mais massive et le mouvement pouvait devenir national à tout moment. En 2006, c'est plus difficile: en imposant ce calendrier, Villepin a contraint les étudiants à des sortes de " grèves tournantes " : Rennes et Toulouse… puis Bordeau et Paris ? Les syndicats étudiants sont conscients de ce problème mais aussi de l’enjeu de cette lutte. En particulier, l’UNEF a bien relayé dans sa lettre d’info du 15/02, l’appel de Rennes contenant cette phrase : "Nous appelons l'ensemble de la jeunesse de ce pays à se mobiliser avec détermination, à nous rejoindre dans la grève et à poursuivre le combat jusqu'au bout". Les autres syndicats étudiants sont tous sur la même ligne. Donc, la volonté est bien là mais le mouvement ne passe pas à la vitesse supérieure, en raison de la difficulté énoncée ci-dessus.

4/ Les salariés sont autant concernés que les étudiants (cf. Villepin dans le Nouvel Obs’ sur le contrat unique en juin, et la réponse de la CGT). Or à ce jour, les confédérations n’appellent pas à la grève au niveau national. Elles ont signé un communiqué commun (ce qui est bien) mais il affirme seulement : " Décidons de toutes les modalités d'actions (arrêts de travail, débrayages, rassemblements, ect...) permettant la réussite des manifestations et l'expression la plus large des salariés ". Ce n’est pas très clair, probablement pour ne pas heurter certains signataires (Cfdt, Cftc etc.).
La CGT-Services Publics (1er syndicat dans la fonction territoriale) appelle à la grève : pourquoi pas le reste de la CGT ? De nombreuses sections de la FSU appellent aussi : pourquoi la FSU n’appelle-t-elle pas au niveau national ? C’est pourtant le meilleur moyen pour que les lycéens nous rejoignent (ce que redoute le gouvernement, cf. répression du mouvement lycéen l’an passé).

5/ Contrairement à d’autres (qui m’ont souvent gonflé avec ce type de démarche en AG parce que c’était alors très déconnecté de la situation), je ne suis pas un acharné des " adresses aux directions syndicales ". D’ailleurs, je ne le propose pas. Je n’explique pas non plus les défaites par la "trahison" des directions. C’est un peu simple et n’explique pas tout. En revanche, force est de constater que le 7 mars toutes les zones auront repris. Les syndicats seront alors maîtres de la forme donnée à leur action. Sans tenter de prédire le résultat, on peut s’interroger sur les conditions de mobilisation. Il me semble que, dans le contexte actuel, il faut y aller vraiment ou bien rester chez soi : beaucoup de collègues (je parle de toute l’Education Nationale, où la FSU a un poids considérable !) sont démotivés par la succession des " journées d’action " ponctuelles. J’ai réalisé le tableau suivant à partir des taux de grèves du Ministère (avec ceux des syndicats, les chiffres sont plus élevés mais la pente décroissante est EXACTEMENT la même) :
Education Nationale (Fonctionnaires d'Etat):

20-janv-05 = 36,96%
10-mars-05 = 31,18%
04-oct-05 = 26,35%
03-févr-06 = 18,46%

(ces dates ne sont pas toutes équivalentes car il s'agit parfois de grèves "Educ", parfois de grèves tous secteurs, mais les taux portant toujours sur la seule Educ cela donne une petite idée de la tendance). Si l’on ajoute à ça des facteurs propres à notre secteur (ex : idéologie élitiste), cela donne de toutes petites mobilisations chez nos collègues.

Conclusion : un appel clair à la grève au niveau national, avec des perspectives de reconduite du mouvement, ou bien un appel clair à rester chez soi. Comme rien n'est encore joué (restent 18 jours) et que je préfère la première possibilité, il me semble que nous devons D'ABORD venir nombreux aux AG et réfléchir à la façon dont nous pouvons lutter localement avec les personnels et les étudiants dans les jours qui suivront…
Eléments "positifs" pour finir : chaque nouvelle attaque risque d'être celle de trop, la baisse des postes aux concours dans le secondaire et la publication de la carte scolaire en mars devraient donner un coup de pouce au mouvement... Convergence également possible avec la lutte contre le "Pacte" Recherche (rassemblement le 28 février à 14h sur le parvis du Musée d'Orsay à l'appel de l'intersyndicale, préavis de grève déposé).

6.2.06

Boubacar, tué par un jeu de barbares

"Sous le grand arbre qui marque l'entrée de Kourawoui-Dalein, des «anciens» vêtus de boubous écoutent, eux aussi, la retransmission du match, l'oreille collée à un transistor. Devant eux s'étendent les pentes boisées du Fouta-Djalon et la piste tortueuse qu'ont empruntée les concurrents du Dakar. C'est ici, à l'entrée du village, que le 13 janvier, «contre toute attente», selon le constat des gendarmes guinéens, le 4 x 4 n° 420, «roulant à une vitesse suicidaire», a percuté Boubacar Diallo «de plein fouet et mortellement, c'est-à-dire que l'enfant a été ratatiné», poursuit le rapport des hommes de l'ordre. L'équipage letton était au milieu d'une côte, il s'est arrêté immédiatement.[...]
L'enfant a été très vite enterré, parce qu'il était musulman et que la morgue n'est pas équipée pour garder les morts. Ce jour-là, raconte le Dr Yeamou Marcel, «il y a eu assez d'agitation et nous avons eu la visite de nos amis médecins du Dakar, qui nous ont laissé du petit matériel de stérilisation et des pansements. C'est un petit geste, mais c'est symboliquement grand et je les en remercie. On est toujours nécessiteux». Et puis, ajoute-t-il, événement notable dans un pays où le courant électrique est une rareté, «on a pu faire des radios». Celles des trois hommes de sécurité touchés par les cailloux lancés par des jeunes, impatients d'approcher les concurrents.

Il y avait beaucoup de monde en ville, ce jour-là, pour le week-end de la Tabaski, la fête du sacrifice, et pour le Dakar. «Quand les concurrents sont arrivés, la foule était telle qu'elle s'ouvrait au gabarit des véhicules, se souvient Alassane Camara, de la Fédération guinéenne des sports mécaniques. Un motard s'est mis debout sur son engin et a fait une démonstration.» Le public délire de joie et tente de se forcer un passage jusqu'aux participants. «Les forces de sécurité ont voulu agir, elles se sont fait taper. Mais c'était juste de l'euphorie. J'ai vu des gens ôter la poussière sur un blouson de motard et se bagarrer pour garder un peu de cette poussière sur les mains.» Les festivités sont néanmoins interrompues, les musiciens remballent leurs instruments. Ça aurait pu être pire, confirme le médecin de Labé. «On peut dire que ça s'est bien passé. Notre seul regret, c'est ce petit. La dernière fois, je me souviens, le chauffeur avait voulu voir le corps de l'enfant.» En 1996, déjà, une fillette de 3 ans avait été mortellement blessée en Guinée par un motard. «Mais vous savez, les gens ici sont très religieux, ça permet de supporter. Ce qui arrive a été décidé à l'avance, c'est ancré dans les têtes [...]
Les yeux de l'instituteur se mouillent quand il parle de l'enfant : «Un gentil garçon, il était bon en mathématiques.» Les élèves répondent en choeur : «Oui monsieur» quand il leur demande si le Dakar est une bonne chose. Des petites mains se lèvent pour dire qu'il faut que le rallye revienne, mais qu'il ne doit pas tuer les enfants.» (Libération, 06-02-06)

"La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit de condition sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. Abolir la religion en tant que bonheur illusoire, du peuple c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l'auréole" (Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844)

30.1.06

La macroéconomie de Davos

On a peu parlé du Forum Social Mondial de Caracas dans les médias. Pour certains, les rendez-vous altermondialiste s'essouflent. Mais pour la première fois, le slogan du Forum a été modifié: "Un autre monde est possible... s'il est socialiste". Une petite aversion pour Chavez peut-être? Il est vrai que dans certains médias français, une déclaration sur "le socialisme du 21ème siècle" fait de vous un populiste, voire un antisémite (Lire "Le journalisme d'imputation: Chavez accusé d'antisémitisme").

En revanche, on trouvait de nombreux articles sur le Forum de Davos, et notamment un article du Monde (28.01.06) contenant un passage assez cocasse:
" C'est avec beaucoup d'humilité que Laura Tyson, professeur à la London Business School, a ouvert, à Davos, la traditionnelle session consacrée à la macroéconomie mondiale qui inaugure chaque année le forum.
"Nous avons fait de si grosses erreurs de pronostics l'an passé à cette même table que je recommande aux auditeurs de prendre tout ce qu'on va dire avec beaucoup de scepticisme", a lancé, mercredi 25 janvier, l'ancienne conseillère économique de Bill Clinton.
Les économistes s'étaient trompés sur le dollar (qui devait plonger selon eux et qui a monté), sur les taux d'intérêt à long terme (qui devaient grimper et qui n'ont pas bougé), sur le pétrole (qui, à 40 dollars le baril, était jugé comme élevé et qui a frôlé les 70 dollars).
Pour 2006 — peut-être faut-il s'en inquiéter —, les prévisions sont plutôt optimistes. L'activité devrait rester vigoureuse, tirée par le "BRIC" (le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine), qui a contribué pour 30 % à la croissance mondiale au cours des dernières années. Il n'y a pas non plus de grave crise monétaire et boursière en vue, selon les experts de Davos.
Seule voix discordante, dans la station de ski suisse, celle de Stephen Roach, chef économiste de la banque américaine Morgan Stanley. "Ce n'est pas parce que les Etats-Unis ont pu financer leur déficit l'an dernier grâce à l'achat massif de bons du Trésor par l'Asie que ça va durer", a-t-il prévenu. "C'est l'année où nous devons attendre la fin de la profusion de dépenses américaines", a-t-il aussi pronostiqué. [...]"

22.12.05

Infos-Irak 14


1/ Des informations sur la propagande impérialiste
2/ Des extraits du texte lu par Harold Pinter lors de la remise de son prix Nobel de littérature. Après avoir souligné l'importance de l'étude des "crimes commis par les États-Unis" durant la guerre froide (notamment en Amérique latine) pour comprendre "l'état actuel du monde", il y dénonce vivement l'occupation de l'Irak.

Propagande Impérialiste
Le Los Angeles Times a révélé que l'armée américaine rémunère secrétement des journaux irakiens afin qu’ils publient des articles rédigés par ses militaires. Ils sont traduit de l'anglais à l'arabe par une entreprise privée du secteur de la défense fondée en 2003, le Lincoln Group, dont le siège est à Washington. Proche des Républicains, le Lincoln Group a obtenu un contrat de 5 millions de dollars en 2004, avant d'être l'un des heureux bénéficiaires, en juin 2005, d'un contrat pouvant aller jusqu'à 100 millions de dollars en cinq ans, dans le cadre d'opérations psychologiques.

Ces textes sont présentés comme des articles rédigés par des journalistes indépendants ou des " citoyens irakiens " (Al Sabah, 19/07/05). Le quotidien Addustour a, par exemple, reçu près de 1 500 dollars pour publier un article intitulé : "Plus d'argent va au développement de l'Irak". Le Lincoln Group et des militaires américains payent aussi des journalistes irakiens pour les remercier de leurs articles favorables ou pour les encourager à en écrire. Selon Knight Ridder, ces reporters touchent 200 dollars par mois, somme importante en Irak. Ils sont payés par l'intermédiaire du Bagdad Press Club, une organisation créée par l'armée américaine.
"Si tous les éléments de cette histoire sont vrais, il y a des choses que je trouve gênantes", a affirmé un porte-parole du Pentagone. "Nous sommes très préoccupés par ces allégations. Nous demandons davantage d'informations au Pentagone", a déclaré Scott McClellan, porte-parole de la Maison blanche. "Les Etats-Unis sont pilotes pour promouvoir et défendre la liberté et l'indépendance de la presse dans le monde et nous continuerons à le faire. Nos opinions sont très claires sur la liberté de la presse. Sur ce sujet particulier, nous voulons déterminer quels sont les faits et nous pourrons ensuite en parler plus", a-t-il ajouté. Des militaires de l'"Information Operations Task Force", le département de la presse de l'armée américaine, s’exprimant au nom de "nous, le peuple irakien", c’est en effet un bel exemple de la " liberté ", de " l’indépendance " et de la " démocratie " que met en place l’envahisseur… Officiellement, 13 journalistes ont été tués par les balles de l’armée américaine en Irak.

Contrairement aux combats militaires, les combats idéologiques ont lieu partout et en permanence. En Italie, le chef du gouvernement, Silvio Berlusconi, possède le groupe de télévision privé Mediaset. La direction du groupe a bloqué, à la dernière minute, la diffusion — prévue pour le jeudi 8 décembre et annoncée comme un scoop — d'une vidéo tournée par un militaire italien au moment d'un échange de tirs à Nassiriya, dans le sud de l'Irak. Le reportage " Une journée de guerre à Nassiriya " était très embarrassant pour un pouvoir qui a toujours présenté l'envoi de ses troupes en Irak comme une "intervention humanitaire". Sur fond d'images de guerre, les soldats italiens s'y incitent mutuellement "à achever" les "bâtards" irakiens. Dans le décryptage audio de la vidéo publié vendredi 9 décembre par le Corriere della Sera, on entend un soldat crier "Luca vient d'en abattre deux autres". Un autre s'écrie : "Quels coups, quel spectacle !". Un troisième indique au-delà du pont un "ennemi blessé" et lance à son voisin : "Regarde-le comme il bouge, ce bâtard !" Avant de conclure : "Achève-le !".

Comme le note Le Monde (10/12/05), " il est vrai qu'après avoir vu la vidéo il est difficile d'imaginer encore ces soldats en train d'accomplir paisiblement leur mission de soutien à la population ". Heureusement, le film a déjà été diffusé par RAI News 24. Cette chaîne du service public avait aussi montré un reportage sur l’emploi par les militaires américains du phosphore blanc, un puissant agent chimique mortel, contre des combattants et des civils de Fallouja (Infos-Irak 13).

L’invasion de l’Irak ? " Un acte de banditisme, un acte de terrorisme d'État patenté " (Harold Pinter, prix Nobel de littérature 2005).
" ... Comme le sait ici tout un chacun, l'argument avancé pour justifier l'invasion de l'Irak était que Saddam Hussein détenait un arsenal extrêmement dangereux d'armes de destruction massive, dont certaines pouvaient être déchargées en 45 minutes, provoquant un effroyable carnage. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak entretenait des relations avec Al-Qaida et avait donc sa part de responsabilité dans l'atrocité du 11 septembre 2001 à New York. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai. On nous disait que l'Irak menaçait la sécurité du monde. On nous assurait que c'était vrai. Ce n'était pas vrai.
La vérité est totalement différente. La vérité est liée à la façon dont les États-Unis comprennent leur rôle dans le monde et la façon dont ils choisissent de l'incarner.

Mais avant de revenir au temps présent, j'aimerais considérer l'histoire récente, j'entends par là la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Je crois qu'il est pour nous impératif de soumettre cette période à un examen rigoureux, quoique limité, forcément, par le temps dont nous disposons ici.
Tout le monde sait ce qui s'est passé en Union soviétique et dans toute l'Europe de l'Est durant l'après-guerre : la brutalité systématique, les atrocités largement répandues, la répression impitoyable de toute pensée indépendante. Tout cela a été pleinement documenté et attesté.

Mais je soutiens que les crimes commis par les États-Unis durant cette même période n'ont été que superficiellement rapportés, encore moins documentés, encore moins reconnus, encore moins identifiés à des crimes tout court. Je crois que la question doit être abordée et que la vérité a un rapport évident avec l'état actuel du monde. Bien que limitées, dans une certaine mesure, par l'existence de l'Union soviétique, les actions menées dans le monde entier par les États-Unis donnaient clairement à entendre qu'ils avaient décrété avoir carte blanche pour faire ce qu'ils voulaient.

L'invasion directe d'un état souverain n'a jamais été, de fait, la méthode privilégiée de l'Amérique. Dans l'ensemble, elle préférait ce qu'elle a qualifié de "conflit de faible intensité". "Conflit de faible intensité", cela veut dire que des milliers de gens meurent, mais plus lentement que si vous lâchiez une bombe sur eux d'un seul coup. Cela veut dire que vous contaminez le cœur du pays, que vous y implantez une tumeur maligne et que vous observez s'étendre la gangrène. Une fois que le peuple a été soumis - ou battu à mort - ça revient au même - et que vos amis, les militaires et les grandes sociétés commerciales, sont confortablement installés au pouvoir, vous allez devant les caméras et vous déclarez que la démocratie l'a emporté. C'était monnaie courante dans la politique étrangère américaine dans les années auxquelles je fais allusion.

La tragédie du Nicaragua s'est avérée être un cas extrêmement révélateur. Si je décide de l'évoquer ici, c'est qu'il illustre de façon convaincante la façon dont l'Amérique envisage son rôle dans le monde, aussi bien à l'époque qu'aujourd'hui.
J'ai assisté à une réunion qui s'est tenue à l'Ambassade des États-Unis à Londres à la fin des années 80.
Le Congrès américain était sur le point de décider s'il fallait ou non donner davantage d'argent aux Contras dans la campagne qu'ils menaient contre l'État du Nicaragua. J'étais là en tant que membre d'une délégation parlant au nom du Nicaragua, mais le membre le plus important de cette délégation était un certain Père John Metcalf. Le chef de file du camp américain était Raymond Seitz (alors bras droit de l'ambassadeur, lui-même nommé ambassadeur par la suite). Père Metcalf a dit : "Monsieur, j'ai la charge d'une paroisse au nord du Nicaragua. Mes paroissiens ont construit une école, un centre médico-social, un centre culturel. Nous avons vécu en paix. Il y a quelques mois une force de la Contra a attaqué la paroisse. Ils ont tout détruit : l'école, le centre médico-social, le centre culturel. Ils ont violé les infirmières et les institutrices, massacré les médecins, de la manière la plus brutale. Ils se sont comportés comme des sauvages. Je vous en supplie, exigez du gouvernement américain qu'il retire son soutien à cette odieuse activité terroriste."

Raymond Seitz avait très bonne réputation, celle d'un homme rationnel, responsable et très bien informé. Il était grandement respecté dans les cercles diplomatiques. Il a écouté, marqué une pause, puis parlé avec une certaine gravité. "Père, dit-il, laissez-moi vous dire une chose. En temps de guerre, les innocents souffrent toujours." Il y eut un silence glacial. Nous l'avons regardé d'un œil fixe. Il n'a pas bronché.
Les innocents, certes, souffrent toujours.

Finalement quelqu'un a dit : "Mais dans le cas qui nous occupe, des 'innocents' ont été les victimes d'une atrocité innommable financée par votre gouvernement, une parmi tant d'autres. Si le Congrès accorde davantage d'argent aux Contras, d'autres atrocités de cette espèce seront perpétrées. N'est-ce pas le cas ? Votre gouvernement n'est-il pas par là même coupable de soutenir des actes meurtriers et destructeurs commis sur les citoyens d'un état souverain ?"
Seitz était imperturbable. "Je ne suis pas d'accord que les faits, tels qu'ils nous ont été exposés, appuient ce que vous affirmez là", dit-il.
Alors que nous quittions l'ambassade, un conseiller américain m'a dit qu'il aimait beaucoup mes pièces. Je n'ai pas répondu.

Je dois vous rappeler qu'à l'époque le président Reagan avait fait la déclaration suivante : "Les Contras sont l'équivalent moral de nos Pères fondateurs."
Les États-Unis ont pendant plus de quarante ans soutenu la dictature brutale de Somoza au Nicaragua. Le peuple nicaraguayen, sous la conduite des Sandinistes, a renversé ce régime en 1979, une révolution populaire et poignante.

Les Sandinistes n'étaient pas parfaits. Ils avaient leur part d'arrogance et leur philosophie politique comportait un certain nombre d'éléments contradictoires. Mais ils étaient intelligents, rationnels et civilisés. Leur but était d'instaurer une société stable, digne, et pluraliste. La peine de mort a été abolie. Des centaines de milliers de paysans frappés par la misère ont été ramenés d'entre les morts. Plus de 100 000 familles se sont vues attribuer un droit à la terre. Deux mille écoles ont été construites. Une campagne d'alphabétisation tout à fait remarquable a fait tomber le taux d'analphabétisme dans le pays sous la barre des 15 %. L'éducation gratuite a été instaurée ainsi que la gratuité des services de santé. La mortalité infantile a diminué d'un tiers. La polio a été éradiquée.
Les États-Unis accusèrent ces franches réussites d'être de la subversion marxiste-léniniste. Aux yeux du gouvernement américain, le Nicaragua donnait là un dangereux exemple. Si on lui permettait d'établir les normes élémentaires de la justice économique et sociale, si on lui permettait d'élever le niveau des soins médicaux et de l'éducation et d'accéder à une unité sociale et une dignité nationale, les pays voisins se poseraient les mêmes questions et apporteraient les mêmes réponses. Il y avait bien sûr à l'époque, au Salvador, une résistance farouche au statu quo.

J'ai parlé tout à l'heure du "tissu de mensonges" qui nous entoure. Le président Reagan qualifiait couramment le Nicaragua de "donjon totalitaire". Ce que les médias, et assurément le gouvernement britannique, tenaient généralement pour une observation juste et méritée. Il n'y avait pourtant pas trace d'escadrons de la mort sous le gouvernement sandiniste. Il n'y avait pas trace de tortures. Il n'y avait pas trace de brutalité militaire, systématique ou officielle. Aucun prêtre n'a jamais été assassiné au Nicaragua. Il y avait même trois prêtres dans le gouvernement sandiniste, deux jésuites et un missionnaire de la Société de Maryknoll. Les "donjons totalitaires" se trouvaient en fait tout à côté, au Salvador et au Guatemala. Les États-Unis avaient, en 1954, fait tomber le gouvernement démocratiquement élu du Guatemala et on estime que plus de 200 000 personnes avaient été victimes des dictatures militaires qui s'y étaient succédé.

En 1989, six des plus éminents jésuites du monde ont été violemment abattus à l'Université Centraméricaine de San Salvador par un bataillon du régiment Alcatl entraîné à Fort Benning, Géorgie, USA. L'archevêque Romero, cet homme au courage exemplaire, a été assassiné alors qu'il célébrait la messe. On estime que 75 000 personnes sont mortes. Pourquoi a-t-on tué ces gens-là ? On les a tués parce qu'ils étaient convaincus qu'une vie meilleure était possible et devait advenir. Cette conviction les a immédiatement catalogués comme communistes. Ils sont morts parce qu'ils osaient contester le statu quo, l'horizon infini de pauvreté, de maladies, d'humiliation et d'oppression, le seul droit qu'ils avaient acquis à la naissance.

Les États-Unis ont fini par faire tomber le gouvernement sandiniste. Cela leur prit plusieurs années et ils durent faire preuve d'une ténacité considérable, mais une persécution économique acharnée et 30 000 morts ont fini par ébranler le courage des Nicaraguayens. Ils étaient épuisés et de nouveau misérables. L'économie "casino" s'est réinstallée dans le pays. C'en était fini de la santé gratuite et de l'éducation gratuite. Les affaires ont fait un retour en force. La "Démocratie" l'avait emporté.
Mais cette "politique" ne se limitait en rien à l'Amérique centrale. Elle était menée partout dans le monde. Elle était sans fin. Et c'est comme si ça n'était jamais arrivé.
Les États-Unis ont soutenu, et dans bien des cas engendré, toutes les dictatures militaires droitières apparues dans le monde à l'issue de la seconde guerre mondiale. Je veux parler de l'Indonésie, de la Grèce, de l'Uruguay, du Brésil, du Paraguay, d'Haïti, de la Turquie, des Philippines, du Guatemala, du Salvador, et, bien sûr, du Chili. L'horreur que les États-Unis ont infligée au Chili en 1973 ne pourra jamais être expiée et ne pourra jamais être oubliée.

Des centaines de milliers de morts ont eu lieu dans tous ces pays. Ont-elles eu lieu ? Et sont-elles dans tous les cas imputables à la politique étrangère des États-Unis ? La réponse est oui, elles ont eu lieu et elles sont imputables à la politique étrangère américaine. Mais vous n'en savez rien.
Ça ne s'est jamais passé. Rien ne s est jamais passé. Même pendant que cela se passait, ça ne se passait pas. Ça n'avait aucune importance. Ça n'avait aucun intérêt. Les crimes commis par les États-Unis ont été systématiques, constants, violents, impitoyables, mais très peu de gens en ont réellement parlé. Rendons cette justice à l'Amérique : elle s'est livrée, partout dans le monde, à une manipulation tout à fait clinique du pouvoir tout en se faisant passer pour une force qui agissait dans l'intérêt du bien universel. Un cas d'hypnose génial, pour ne pas dire spirituel, et terriblement efficace.

Les États-Unis, je vous le dis, offrent sans aucun doute le plus grand spectacle du moment. Pays brutal, indifférent, méprisant et sans pitié, peut-être bien, mais c'est aussi un pays très malin. À l'image d'un commis voyageur, il œuvre tout seul et l'article qu'il vend le mieux est l'amour de soi. Succès garanti. Écoutez tous les présidents américains à la télévision prononcer les mots "peuple américain", comme dans la phrase : "Je dis au peuple américain qu'il est temps de prier et de défendre les droits du peuple américain et je demande au peuple américain de faire confiance à son président pour les actions qu'il s'apprête à mener au nom du peuple américain."
Le stratagème est brillant. Le langage est en fait employé pour tenir la pensée en échec. Les mots "peuple américain" fournissent un coussin franchement voluptueux destiné à vous rassurer. Vous n'avez pas besoin de penser. Vous n'avez qu'à vous allonger sur le coussin. Il se peut que ce coussin étouffe votre intelligence et votre sens critique mais il est très confortable. Ce qui bien sûr ne vaut pas pour les 40 millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ni aux 2 millions d'hommes et de femmes incarcérés dans le vaste goulag de prisons qui s'étend d'un bout à l'autre des États-Unis.

Les États-Unis ne se préoccupent plus des conflits de faible intensité. Ils ne voient plus l'intérêt qu'il y aurait à faire preuve de réserve, ni même de sournoiserie. Ils jouent cartes sur table, sans distinction. C'est bien simple, ils se fichent éperdument des Nations unies, du droit international ou des voix dissidentes, dont ils pensent qu'ils n'ont aucun pouvoir ni aucune pertinence. Et puis ils ont leur petit agneau bêlant qui les suit partout au bout d'une laisse, la Grande-Bretagne, pathétique et soumise.

Où est donc passée notre sensibilité morale ? En avons-nous jamais eu une ? Que signifient ces mots ? Renvoient-ils à un terme très rarement employé ces temps-ci - la conscience ? Une conscience qui soit non seulement liée à nos propres actes mais qui soit également liée à la part de responsabilité qui est la nôtre dans les actes d'autrui ? Tout cela est-il mort ? Regardez Guantanamo. Des centaines de gens détenus sans chef d'accusation depuis plus de trois ans, sans représentation légale ni procès équitable, théoriquement détenus pour toujours. Cette structure totalement illégitime est maintenue au mépris de la Convention de Genève. Non seulement on la tolère mais c'est à peine si la soi-disant "communauté internationale" en fait le moindre cas. Ce crime scandaleux est commis en ce moment même par un pays qui fait profession d'être "le leader du monde libre". Est-ce que nous pensons aux locataires de Guantanamo ? Qu'en disent les médias ? Ils se réveillent de temps en temps pour nous pondre un petit article en page six. Ces hommes ont été relégués dans un no man's land dont ils pourraient fort bien ne jamais revenir. À présent beaucoup d'entre eux font la grève de la faim, ils sont nourris de force, y compris des résidents britanniques. Pas de raffinements dans ces méthodes d'alimentation forcée. Pas de sédatifs ni d'anesthésiques. Juste un tube qu'on vous enfonce dans le nez et qu'on vous fait descendre dans la gorge. Vous vomissez du sang. C'est de la torture. Qu'en a dit le ministre des affaires étrangères britannique ? Rien. Qu'en a dit le premier ministre britannique ? Rien. Et pourquoi ? Parce que les États-Unis ont déclaré : critiquer notre conduite à Guantanamo constitue un acte hostile. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Résultat, Blair se tait.

L'invasion de l'Irak était un acte de banditisme, un acte de terrorisme d'État patenté, témoignant d'un absolu mépris pour la notion de droit international. Cette invasion était un engagement militaire arbitraire inspiré par une série de mensonges répétés sans fin et une manipulation flagrante des médias et, partant, du public ; une intervention visant à renforcer le contrôle militaire et économique de l'Amérique sur le Moyen-Orient et ce faisant passer - en dernier ressort - toutes les autres justifications n'ayant pas réussi à prouver leur bien-fondé - pour une libération. Une redoutable affirmation de la force militaire responsable de la mort et de la mutilation de milliers et de milliers d'innocents.

Nous avons apporté au peuple irakien la torture, les bombes à fragmentation, l'uranium appauvri, d'innombrables tueries commises au hasard, la misère, l'humiliation et la mort et nous appelons cela "apporter la liberté et la démocratie au Moyen-Orient".
Combien de gens vous faut-il tuer avant d'avoir droit au titre de meurtrier de masse et de criminel de guerre ? Cent mille ? Plus qu'assez, serais-je tenté de croire. Il serait donc juste que Bush et Blair soient appelés à comparaître devant la Cour internationale de justice. Mais Bush a été malin. Il n'a pas ratifié la Cour internationale de justice. Donc, si un soldat américain ou, à plus forte raison, un homme politique américain, devait se retrouver au banc des accusés, Bush a prévenu qu'il enverrait les marines. Mais Tony Blair, lui, a ratifié la Cour et peut donc faire l'objet de poursuites. Nous pouvons communiquer son adresse à la Cour si ça l'intéresse. Il habite au 10 Downing Street, Londres.

La mort dans ce contexte devient tout à fait accessoire. Bush et Blair prennent tous deux bien soin de la mettre de côté. Au moins 100 000 Irakiens ont péri sous les bombes et les missiles américains avant que ne commence l'insurrection irakienne. Ces gens-là sont quantité négligeable. Leur mort n'existe pas. Un néant. Ils ne sont même pas recensés comme étant morts. "Nous ne comptons pas les cadavres" a déclaré le général américain Tommy Franks.
Aux premiers jours de l'invasion une photo a été publiée à la une des journaux britanniques ; on y voit Tony Blair embrassant sur la joue un petit garçon irakien. "Un enfant reconnaissant" disait la légende. Quelques jours plus tard on pouvait trouver, en pages intérieures, l'histoire et la photo d'un autre petit garçon de quatre ans qui n'avait plus de bras. Sa famille avait été pulvérisée par un missile. C'était le seul survivant. "Quand est-ce que je retrouverai mes bras ?" demandait-il. L'histoire est passée à la trappe. Eh bien oui, Tony Blair ne le serrait pas contre lui, pas plus qu'il ne serrait dans ses bras le corps d'un autre enfant mutilé, ou le corps d'un cadavre ensanglanté. Le sang, c'est sale. Ça salit votre chemise et votre cravate quand vous parlez avec sincérité devant les caméras de télévision.
Les 2 000 morts américains sont embarrassants. On les transporte vers leurs tombes dans le noir. Les funérailles se font discrètement, en lieu sûr. Les mutilés pourrissent dans leurs lits, certains pour le restant de leurs jours. Ainsi les morts et les mutilés pourrissent-ils, dans différentes catégories de tombes.
Voici un extrait de "J'explique certaines choses"2, un poème de Pablo Neruda :

Et un matin tout était en feu, et un matin les bûcherssortaient de la terredévorant les êtres vivants, et dès lors ce fut le feu, ce fut la poudre, et ce fut le sang.
Des bandits avec des avions, avec des Maures, des bandits avec des bagues et des duchesses, des bandits avec des moins noirs pour bénir tombaient du ciel pour tuer des enfants, et à travers les rues le sang des enfants coulait simplement, comme du sang d'enfants.
Chacals que le chacal repousserait, pierres que le dur chardon mordrait en crachant, vipères que les vipères détesteraient !
Face à vous j'ai vu le sang de l'Espagne se lever pour vous noyer dans une seule vague d'orgueil et de couteaux !
Généraux de trahison : regardez ma maison morte, regardez l'Espagne brisée : mais de chaque maison morte surgit un métal ardent au lieu de fleurs, mais de chaque brèche d'Espagne surgit l'Espagne, mais de chaque enfant mort surgit un fusil avec des yeux, mais de chaque crime naissent des balles qui trouveront un jour l'endroit de votre cœur.

Vous allez demander pourquoi sa poésie ne parle-t-elle pas du rêve, des feuilles, des grands volcans de son pays natal ? Venez voir le sang dans les rues, venez voir le sang dans les rues, venez voir le sang dans les rues !

Laissez-moi préciser qu'en citant ce poème de Neruda je ne suis en aucune façon en train de comparer l'Espagne républicaine à l'Irak de Saddam Hussein. Si je cite Neruda c'est parce que je n'ai jamais lu ailleurs dans la poésie contemporaine de description aussi puissante et viscérale d'un bombardement de civils.
J'ai dit tout à l'heure que les États-Unis étaient désormais d'une franchise totale et jouaient cartes sur table. C'est bien le cas. Leur politique officielle déclarée est désormais définie comme une "full spectrum dominance" (une domination totale sur tous les fronts). L'expression n'est pas de moi, elle est d'eux. "Full spectrum dominance", cela veut dire contrôle des terres, des mers, des airs et de l'espace et de toutes les ressources qui vont avec.

Les États-Unis occupent aujourd'hui 702 installations militaires dans 132 pays du monde entier, à l'honorable exception de la Suède, bien sûr. On ne sait pas trop comment ils en sont arrivés là, mais une chose est sûre, c'est qu'ils y sont.
Les États-Unis détiennent 8 000 ogives nucléaires actives et opérationnelles. 2 000 sont en état d'alerte maximale, prêtes à être lancées avec un délai d'avertissement de 15 minutes. Ils développent de nouveaux systèmes de force nucléaire, connus sous le nom de "bunker busters" (briseurs de blockhaus). Les Britanniques, toujours coopératifs, ont l'intention de remplacer leur missile nucléaire, le Trident. Qui, je me le demande, visent-ils ? Oussama Ben Laden ? Vous ? Moi ? Tartempion ? La Chine ? Paris ? Qui sait ? Ce que nous savons c'est que cette folie infantile - détenir des armes nucléaires et menacer de s'en servir - est au cœur de la philosophie politique américaine actuelle. Nous devons nous rappeler que les États-Unis sont en permanence sur le pied de guerre et ne laissent entrevoir en la matière aucun signe de détente.

Des milliers, sinon des millions, de gens aux États-Unis sont pleins de honte et de colère, visiblement écœurés par les actions de leur gouvernement, mais en l'état actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique cohérente - pas encore. Cela dit, l'angoisse, l'incertitude et la peur que nous voyons grandir de jour en jour aux États-Unis ne sont pas près de s'atténuer..."

(Harold Pinter, dramaturge, prix Nobel de littérature 2005)

8.12.05

Eloge de l'indignation

Un soir du printemps 2003, mes amis et moi collions sur les murs d'un bureau de Poste des textes dénonçant les mensonges du gouvernement sur la réforme des retraites. Pierre Marcelle passait par là. Le lendemain, il en parlait dans sa tribune. Quelques mois plus tard, il eut vent d'une autre de nos actions, un peu plus spectaculaire. Sans savoir qu'il s'agissait des mêmes, il en rendit compte à nouveau. Mais ce n'est pas la raison pour laquelle je lis très régulièrement sa tribune. C'est plutôt parce qu'il est très rare de partager les mots qu'un journaliste peut mettre sur un sentiment de révolte. Parce que c'est à peu près tout ce qu'il reste d'intelligence critique à "Libé". Parce que cela fait du bien, tout simplement...
Voici sa tribune du jeudi 08 décembre 2005:

Aimé Césaire, l'indigène
par Pierre MARCELLE
Ainsi, ces vérités d'évidence que des penseurs blancs et fringants, par manque de courage ou de conviction n'auront pas énoncées, il fallut qu'un vieux Nègre les rappelle. Il s'appelle Aimé Césaire, entrait cet été dans sa 93e année, et demeure une conscience poétique et politique puissante. Lundi, identifiant dans la promotion médiatique de sa possible rencontre avec le ministre Sarkozy «un piège» dans lequel «il ne tomberait pas», il formula explicitement son refus de «l'esprit de la loi de février» (l'amendement «Y'a bon»). Les écrivains Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant l'ont rejoint mardi dans un collectif déterminé à faire abolir «la loi de la honte», et, dans la nuit, invoquant «malentendu» et manque de «sérénité» (sic), Sarkozy renonçait à «sa tournée préélectorale aux Antilles», comme dit le socialiste Victorin Lurel, président de la Région Guadeloupe. A mettre en regard les réactions continentales et ultramarines au désormais fameux texte sur le «rôle positif de la colonisation», on découvre des abysses qui ne laissent pas d'interroger des brûlures où mémoire et banlieues se marient et où l'indigène rejoint le sauvageon. «Lutte ouvrière» y qualifia (lors de son congrès de dimanche) les échauffements citadins de novembre de «révolte d'asociaux». Sans atteindre au flamboyant fantasme «ethno-religieux» de nos beaux esprits parleurs, l'asocial des amis d'Arlette Laguiller n'en semble pas si éloigné. Au confusionnisme de ceux-ci et de ceux-là, on recommandera la relecture du vieux monsieur que j'ai dit au premier paragraphe. «Et c'est là le grand reproche que j'adresse au pseudo-humanisme : d'avoir trop longtemps rapetissé les droits de l'homme, d'en avoir eu, d'en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.» Aimé Césaire publia son Discours sur le colonialisme en 1953, peu avant le vote d'une autre loi scélérate au nom de laquelle nous est aujourd'hui infligé un Etat d'urgence.